Dans une industrie toujours plus compétitive et sur un marché nigérian nous proposant perpétuellement de nouveaux artistes, parfois sensiblement similaires, l’heure est à la singularité et à un art plus intime et introspectif. C’est depuis Lagos, au Nigeria, que Rukmani nous accorde un entretien dans lequel l’artiste d’R&B alternatif se confie sur sa manière « d’explorer le fantasme sans conséquences » à travers ses derniers titres, HIH et Serial Killer.
Tales : Joyeux anniversaire à 3XL ! Un an plus tard, comment te sens-tu par rapport au chemin parcouru avec cet album et à la façon dont les auditeurs ont accueilli un projet aussi intime ?
Rukmani : J’avais quelque chose pour tout le monde sur ce projet, donc la réception a été bonne, les gens étaient globalement reconnaissants. C’était un beau corpus d’œuvres, avec de l’amour, du désir et de la perte.

Tales : Est-ce que tu as l’impression que la Rukmani qui a écrit cet album est très différente de la version de toi qui revient aujourd’hui ?
Rukmani : Je dirais qu’elle est une version mise à jour de celle-là. Globalement, musicalement, mentalement, physiquement, je pense que je suis mieux maintenant.
Tales : Tu as choisi de sortir deux titres très distincts au même moment, ce qui était une surprise. Pourquoi c’était important pour toi de montrer ces deux facettes contrastées de ta féminité, l’une très joueuse et l’autre profondément introspective ?
Rukmani : L’élément émotionnel central dans les deux chansons, c’est la confiance. Il y a la confiance dans le fantasme, et la confiance en soi. Donc mettre ces deux chansons ensemble, ça avait juste du sens pour moi.
« J’étais à un moment de ma vie où je voulais juste m’amuser, être espiègle et joueuse, sans trop me prendre au sérieux. »
Tales : Sur Serial Kisser, tu es entièrement aux commandes, c’est audacieux, sans excuse. Qu’est-ce qui t’a donné envie d’incarner ce personnage et de réinventer le récit autour du désir et de l’attirance ?
Rukmani : C’est le personnage que j’ai créé et que j’incarne. Elle me permet d’explorer le fantasme sans conséquences. J’ai l’impression d’avoir plusieurs personnalités et c’en est une. Quand j’ai écrit cette chanson, j’étais à un moment de ma vie où je voulais juste m’amuser, être espiègle et joueuse, sans trop me prendre au sérieux. Donc j’ai créé ce personnage et ça m’a permis d’être libre. Parfois tu ne peux pas vraiment être libre quand tu agis en tant que toi-même, il y a une forme d’enfermement. Mais quand tu crées une personnalité, ça te permet d’explorer un tout autre monde. D’avoir pllus de liberté.

Tales : Tu t’es associée à Boj, un vrai pionnier de la scène alté. C’était quoi la chimie créative entre vous deux, et comment cet échange en va-et-vient s’est construit en studio ?
Rukmani : Boj et moi on se connaît, et il soutient vraiment ma musique. Il fait un travail remarquable en général, donc cette chanson lui correspondait naturellement. Mon équipe était aussi d’accord qu’il serait un bon choix. Donc je lui ai envoyé le morceau et il a vraiment, vraiment aimé. Il m’a dit : « Est-ce que tu peux me faire une place sur cette chanson ? » et je l’ai fait. Il a enregistré son couplet, me l’a renvoyé, j’ai adoré, puis j’ai ajouté des adlibs et les touches finales. Et voilà.
Tales : Parce qu’en écoutant la chanson, je ressens vraiment ce va-et-vient, comment avez-vous réussi à avoir cette connexion aussi naturellement ?
Rukmani : Oui, on a une bonne chimie. De bons amis.
« Parfois je me demande : pour qui j’écris, pour une phase future de ma vie ? »
Tales : Tu as mentionné que tu avais écrit HIH il y a des années sur un beat YouTube, et que c’est presque comme si ton moi passé l’avait écrit pour la version de toi qui la performe aujourd’hui. C’était quoi de réenregistrer ces paroles avec la confiance et la maturité que tu as maintenant ?
Rukmani : C’était émouvant, pour être honnête. En relisant les paroles, je me disais : « comment elle pouvait savoir tout ça ? » Parce que j’écrivais, c’est tout. Et maintenant ça prend tout son sens. Ça m’a donné encore plus envie de me faire confiance, même quand je ne suis pas sûre de quelque chose. Parfois je me demande : pour qui j’écris, pour une phase future de ma vie ? Et maintenant je sais : avec le temps je finirai par le ressentir.
Tales : C’est presque comme écrire dans un journal et le relire des années plus tard ?
Rukmani : Exactement. Tu connais cet exercice de journaling où tu écris des choses que tu voudrais voir se réaliser, mais tu les écris comme si elles se passaient déjà ? C’était ça pour moi. J’ai écrit des choses comme si elles étaient déjà réelles alors qu’elles ne l’étaient pas à l’époque. Maintenant elles le sont. J’ai manifesté, d’une certaine façon.
Tales : Tu as commencé à chanter à l’église à six ans à Port Harcourt, et maintenant tu es basée à Lagos. Comment ces deux environnements façonnent le mélange soul de R&B et d’Afrobeats dans ta musique ?
Rukmani : Venir de l’église, c’est beaucoup de soul, d’amour et d’honnêteté. Ça m’influence, même dans la façon dont je fais mes adlibs, mes couches vocales, tout ça je l’ai appris à l’église. J’ai aussi appris en faisant partie d’un groupe de filles à l’école. Mais la différence : Port Harcourt était comme une période d’isolement pour moi, pour vraiment regarder en moi et voir ce que j’avais. Et ensuite le déménagement à Lagos a été un affinement, j’étais désormais avec un public plus large, avec des pairs qui font des choses différentes. Ça m’a aidée à trouver mon son et à rendre ma musique encore plus africaine.

Tales : En grandissant, tu écoutais des artistes nigérians iconiques comme Styl-Plus, 2Face, P-Square. Comment leur héritage musical influence ton approche du storytelling ?
Rukmani : À travers la mélodie, et l’honnêteté par rapport aux émotions. Parler de vrai amour, de vraies émotions, ma musique est très réelle. Je pense que chacun d’eux a cette influence sur mes chansons et mes mélodies.
Tales : C’est important pour toi en tant qu’artiste nigériane d’avoir ces influences nigérianes, ou tu puises aussi dans le monde occidental et américain ?
Rukmani : Oui, bien sûr, j’écoute tout le monde. J’aime les différences régionales et j’ai toujours été différente.
« En tant que femme, tu dois juste faire plus. Et quand je suis avec mes pairs, je ne veux pas juste exister, je veux ressortir en sachant que j’ai construit quelque chose.«
Tales : Tu as dit avant que tu ne peux jamais séparer ta vie personnelle de ton art parce que ton art est trop personnel. Est-ce que c’est parfois effrayant d’être aussi transparente et émotionnellement exposée ?
Rukmani : J’ai appris à garder ma vie privée privée. Je veux une vie paisible, juste pour la musique et pour moi. Mais ça ne change pas le fait qu’il y a beaucoup d’honnêteté dans ma musique. J’écris sur des expériences personnelles, j’essaie juste de séparer la vie de l’artiste de ma vie personnelle.
Tales : En tant que femme dans l’industrie musicale, comment tu navigues pour trouver ta place ?
Rukmani : Ma façon de penser est différente. Je vois la difficulté d’être une femme comme : ça veut dire que je dois fournir un travail supplémentaire. Toutes les femmes qui réussissent vraiment travaillent dur. C’est ma seule motivation. Je sais que je dois hausser le niveau, que je dois représenter. En tant que femme, tu dois juste faire plus. Et quand je suis avec mes pairs, je ne veux pas juste exister, je veux ressortir en sachant que j’ai construit quelque chose. J’ai mon travail, mon catalogue, ma base. Ça parle tout seul.
« Trouver mes gens, partout dans le monde. »
Tales : Dernière question, quel serait ton plus grand rêve en tant qu’artiste ?
Rukmani : Me connecter. Je veux me connecter avec les gens. Je veux trouver mes gens, partout dans le monde, à travers différentes cultures. Je veux juste rencontrer des gens comme moi, et je veux qu’ils trouvent un espace dans mes chansons.
Tales : C’est magnifique. Merci beaucoup Rukmani. Félicitations encore pour l’album et pour tes deux nouveaux singles.
Rukmani : Merci Olivia. C’était un plaisir.
Pour écouter HIH et Serial Kisser.



